Depuis 2 ans et demi, je pleurais à la moindre occasion, j'étais à fleur de peau, je n'en finissais pas de verser des larmes, mes yeux semblaient être des sources intarissables.
Suite à certaines circonstances, j'ai compris il y a quelques jours que cette période était terminée et que je ne pleurerais plus autant.
J'en fus heureuse pour diverses raisons mais notamment car cela me mettait dans un état d'abattement pas vraiment valorisant et aussi car mes enfants se moquaient de moi ou étaient tristes avec moi.
Mon inconscient eut tôt fait de me rattraper dans ma joie et de m'amener sur un plateau la pensée : "Maintenant, je saurai toujours retenir mes larmes".
Comme je l'écrivais dans mon article Les griffes de Bidule, quand il y a absolu (le mot "toujours"), c'est l'inconscient qui parle.
J'avais donc ça en tête, genre super pouvoir sur moi, ... enfin !

Hier matin, je lus, dans le magazine La Vie, l'anthropologue Michel Agier (à propos des réfugiés, déplacés et migrants) : "Exclusion très importante en termes de nombre et d'espace de personnes dont on ne veut pas. Des personnes qui, à nos yeux d'Occidentaux, ne valent rien. Cette idée là est importante : ces gens peuvent mourir."
Hier après-midi, j'entendis une personne dire à une autre : "Pleurer, ça montre qu'on est humain."
Et ce matin, je lus, dans le magazine La Vie, le père Patrice Gourrier : "Intensément, j'ai demandé à Dieu le don des larmes."

Je suis à chaque fois émerveillée par les clins d’œil que m'envoie la vie.

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Avec ces trois clins d’œil, j'ai réalisé que je n'avais pas pleuré suite aux meurtres perpétrés à Charlie Hebdo. Il est vrai que je suis encore sous le choc. Je ne peux croire que ces dessinateurs, qui nous accompagnent depuis si longtemps, aient été tués.

Je suis passée comme tous les vendredis matins devant le commissariat de police de la ville et, contrairement à d'habitude, deux policiers étaient postés à l'extérieur. J'ai eu envie de leur dire que j'étais fière d'être française, de nos valeurs, de notre police et que je leur présentais mes condoléances pour la mort de leurs collègues. Mais j'ai continué mes pas.  Puis, j'ai fait des micro allers-retours sur place : "Je leur dis ?", "Je ne leur dis pas ?" Je suis allée voir les deux policiers. Je leur ai dit ce que j'avais sur le cœur et au fur et à mesure que je parlais, j'ai senti les larmes venir. "Merci madame, c'est gentil." Je suis partie d'un bon pas rejoindre la voiture.

Inhumain, barbare, terroriste, ... autant de violence face à des dessinateurs, c'est choquant.

Il est trop tôt pour faire le tour de la situation.
Ce qui me vient aujourd'hui, par rapport au mot "humain", c'est de pouvoir appréhender la différence de l'autre. Dans le meilleur des moments, l'aimer. Et dans les moins bons moments, le haïr, voire être violent avec lui. Mais "humain", c'est aussi se rendre compte qu'on a fait souffrir l'autre, en souffrir, vouloir réparer cela.
Quand on tue volontairement quelqu'un sans être en légitime défense, on tue aussi la possibilité de revenir l'un vers l'autre malgré les différences. Cette chance réduite à néant, c'est peut-être ça ne plus être humain.

Dédié aux amis et aux familles des victimes et des agresseurs.

 

Merci à Tiffany Cooper, auteur et illustrateur, pour son autorisation de reproduction.

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